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Dossier : Big Boy 50th Anniversary

Le 13 juillet 1967, il y a cinquante ans, sur le chemin qui relie Gary à Detroit, le jeune Michael Jackson a sans nul doute répété sans relâche la chanson d’Eddie Silvers jusqu’à ce qu’elle devienne le tout premier succès local des Jackson 5. Big Boy est le tout premier enregistrement professionnel de Michael Jackson à avoir été pressé sur support. Rendons un hommage solennel à ce titre fondateur dont l’histoire est aussi ambiguë que passionnante. Des studios One-derful en passant par Steeltown et jusqu’à Motown, retour sur les origines d’un succès plutôt méconnu.

Avec les années, les différents témoignages relatant les débuts des Jackson Five ont progressivement semé la confusion dans les esprits des passionnés. Les discours divergent parfois autour des lieux d’enregistrements des premiers morceaux du groupe et nombreuses sont les personnes qui revendiquent le titre de “découvreur du groupe”. Mais grâce au travail de Jake Austen en 2009, l’histoire du premier enregistrement des Jackson Five a enfin été documenté très précisément. En septembre de la même année, Il publie une contribution sur le site www.chicagoreader.com qui est le résultat de son investigation passionnante sur l’histoire complexe du morceau.

 

 

En 2009, Larry Blasingaine lève un voile

A partir de l’été 1967, Big Boy aurait pu voir le jour sur le label One-derful Records. Le travail de Jake Austen commence lorsqu’il remarque une information capitale dans une interview qu’a donné le guitariste Larry Blasingaine à Bob Abrahamian pour la radio WHPK (Chicago). Lors de l’entretien, il parle avec conviction d’une session d’enregistrement à Chicago avec les Jackson Five dans le studio de George et Ernie Leaner, One-derful Records. Dans le milieu des années 1960, Larry Blasingaine et son groupe, les Four Dukes y travaillent régulièrement comme jeunes musiciens. Il garde un souvenir précis de cette session d’enregistrement de l’été 1967. De passage au studio, l’auteur Eddie Silvers, assisté du producteur Otis Hayes, lui a demandé de montrer à Jermaine Jackson comment empêcher de faire gronder sa basse. Il lui a également été commandé à ce moment précis de jouer une ligne de guitare car l’intro était beaucoup trop difficile pour Tito. L’information est incroyable et suscite l’intérêt de Jake Austen. L’hypothèse d’un passage du groupe au George et Ernie Leaner studio, 1827 S Michigan Avenue, Chicago, va grandir et l’idée que, peut-être, une version antérieure à celle des studios Sunny Sawyer puisse exister taraude l’esprit de l’investigateur. La chanson que nous connaissons jusque là est officiellement enregistrée et parue pour la première fois en 1968 sur un autre label, Steeltown Records.

 

One-derful Records / George et Ernie Leaner studio, 1827 S Michigan Avenue, Chicago

 

L’investigation continue…

Le vocaliste Billy McGregor se rappelle que, l’année précédente, Joseph Jackson était préalablement venu au studio accompagné de Michael. Ce jour là, il a passé seul une audition. « C’était un bien petit garçon, Il a chanté Tobacco Road A Capella devant George Leaner, il avait bien du talent mais il aurait fallu qu’il travaille beaucoup vu son jeune âge et quelqu’un aurait dû être constamment présent à ses côtés ».  Voilà peut-être l’une des raisons qui a fait reculer George Leaner et pour laquelle aucun disque des Jackson Five ne sortira sous le label One-derful. Il apparaît néanmoins que Leaner avait plus ou moins décidé de quitter le business à cette époque et aurait donc cédé le contrat du groupe à Gordon Keith. Jusque là, cette déclaration ne conforte toujours pas l’existence d’une éventuelle session enregistrée.  

 

L’incroyable dénouement

Jake Austen prend contact avec les héritiers Leaner représentés par Eric Leaner et sa sœur Phyllis Newkirk. L’investigateur va bientôt apprendre que depuis la fermeture de One-derful Records en 1969 et jusqu’au décès de George Leaner en 1983, les bobines n’ont pas été entretenues correctement. Un archivage s’est néanmoins organisé à partir de 1990, année de la disparition de Ernie Leaner. Quelques jours plus tard, Jake Austen apprend par mail, le lundi 17 août 2009, que Phyllis Newkirk vient de retrouver des éléments dont une bande, datée du 13 juillet 1967 et qui semble être en excellent état. Elle est étiquetée « Jackson Five – I’m a Big Boy Now ».

 

La sortie officielle de la version sur support

En octobre 2014, soit cinq ans après la découverte de cette mystérieuse bande, une souscription est lancée sur le site www.secretstashrecords.com et prévoit l’édition du catalogue One-derful en vinyl et CD en collaboration avec les ayants droits du label. Les éditions de douze LP et de six CD sont prévues du mois d’octobre 2014 à mars 2016 et prendront finalement un peu plus de temps. Le lancement connaît un retentissement sans pareil dans la communauté Jackson mondiale. La page dédiée au projet propose d’emblée d’écouter Big Boy et sa version instrumentale, tel que le morceau a été enregistré lors de cet été 1967 à Chicago. La bande contenait bel et bien un fabuleux trésor ! Pour les 500 premières commandes, chaque double Lp est accompagné d’un 45 tours exclusif et bien évidemment Big Boy fait partie des bonus convoités. Pour les souscripteurs préférant le format CD, une compilation des titres exclusifs présentés sur les 45 tours bonus est envoyée après la publication du dernier volume.

Grâce à ce travail de fourmi et de passionné, il est désormais possible d’affirmer que Michael Jackson n’avait pas encore 9 ans au moment où il a enregistré son tout premier morceau.

 

Edition 45 tours de la version One-Derful (2016) / B – Instrumental

Edition CD de la version One-Derful (2016) / + Instrumental

 

 

La chanson

Le titre est composé par Eddie Silvers qui est originaire de Saint Louis. Il a travaillé longuement avec les Fats Domino ou encore Ike & Tina Turner. Il s’installe à Chicago en 1965 et entre chez One-derful Records. Il y est auteur, arrangeur puis directeur musical.

La chanson est simple mais dynamique. La basse, ronde, fortement présente, est répétitive et soutient le morceau. La guitare vient se superposer habillement pour nourrir l’écoute et inspirer une ambiance chaude, confortable et groovy. Le chorus répète des valeurs longues. Cet ensemble d’éléments porte admirablement la jeune voix de Michael Jackson qui se développe ici avec aisance et sûreté. Michael est déjà impressionnant de justesse, le talent sous jacent de cet enfant est clairement audible dans cette toute première chanson. Les répétitions acharnées et rigoureuses imposées par Joseph Jackson raisonnent ici et Michael donne une démonstration d’une frêle mais naissante maturité.  

Big Boy est parfaitement adapté à l’ambitus de sa voix. On pourrait parfois penser qu’il est dans l’imitation des grandes stars noires de l’époque lorsqu’il descend dans les notes les plus basses pour y suggérer une certaine mélancolie. Cette version chantée est pleine de charme et presque envoûtante. Big Boy est le socle fort et le modèle incontestable des futures productions Motown du groupe.

 

Michael se souvient…

Dans son autobiographie Moonwalk, Michael se souvient: “C’était une bonne chanson qui racontait l’histoire d’un garçon qui tombe amoureux d’une fille. Pour vous donner une idée de la chose, imaginez un môme maigrichon de neuf ans en train de chanter ça. Les paroles disaient que je voulais davantage qu’un joli conte de fée, mais en réalité, je ne comprenais rien à ce que je chantais. Je chantais seulement ce que l’on me demandait de chanter. Quand ce disque, qui avait une ligne de basse d’enfer, est sorti, et que les radios locales de Gary ont commencé à le diffuser, c’était vraiment un évènement dans le quartier. Personne ne voulait croire que c’était notre disque. Et même nous, nous avions du mal à y croire aussi”.

 

La toute première photo promotionnelle du groupe / Steeltown Records

 

La version Steeltown Records

Quatre mois après cette session longtemps oubliée chez One-Derful Records, Big Boy est à nouveau enregistré par le groupe cette fois chez Steeltown Records en vue de son édition en single. Le lien entre les deux labels est incarné par Gordon Keith qui avait préalablement écrit et sorti un single chez One-Derful pendant l’été 1966 avant de fonder Steeltown Records avec Ben Brown, Maurice Rodgers, Ludie Washington et Willie Spencer.

En 1988, Michael Jackson est revenu brièvement sur cette époque dans Moonwalk. Il se souvient être arrivé dans un studio qu’il déclare être celui de Gordon Keith, le producteur du titre Big Boy et co-fondateur de Steeltown Records. Il est entré dans une cabine et un casque lui a été placé sur les oreilles. Il garde également le souvenir d’avoir chanté en compagnie de musiciens et de choristes. C’était un dimanche matin, juste avant de visionner son dessin animé favori The Road Runner Show. Selon Gordon Keith, le souvenir de Michael est imprécis et confus, l’action se passe plutôt à Gary au studio d’enregistrement de Bud Pressner où les garçons ont assistés à la post-production de leurs morceaux. Plutôt que d’enregistrer à Gary chez Pressner, Gordon Keith a vraisemblablement insisté pour que l’enregistrement soit organisé dans l’influente ville de Chicago. C’est véritablement, toujours selon Gordon Keith, au Sunny Sawyer Studio, en novembre 1967, qu’a été organisé l’enregistrement de Big  Boy et de trois autres titres.  

 

L’enregistrement

L’article de Jake Austen poursuit en rapportant les propos du musicien Jerry Mundo. Il  parle du studio comme une pièce vivante au plafond arrondi et spécialement élaboré pour diffuser les sons. Il était équipé d’un matériel de très grande qualité, micros autrichiens, magnétophone Ampex MR-70 à quatre pistes dont seules trois fonctionnaient correctement ce qui imposait plus de mixage.

Toute une équipe a alors été réunie dans la pièce unique du studio. Les cinq frères et leur ami Johnny Jackson à la batterie. Gordon Keith a engagé des musiciens pour venir soutenir les jeunes perfomances de Jermaine à la basse et de Tito à la guitare, ainsi,  Ray Grimes (basse), Richard Brown (guitare rythmique), Freddie Young (guitare solo) et Lamont King (bongos) sont venus grossir le lot des musiciens de la session.

Keith et Ludie Washington ainsi que Delroy Bridgeman sont venus former les choeurs.

Les multiples prises ont fatigué les frères qui ont mené l’enregistrement conjoint de trois autres titres.You’ve Changed, pressé en face B du 45 tours et réenregistré plus tard chez Motown, You Don’t Have To Be Over 21 (To Fall In Love) et Some Girls Want Me For Their Lover.

 

Premier pressage du titre / Steeltown Records

 

Édition, diffusion et trahison

La bande master est envoyée par Gordon Keith à la société Summit à Willow Springs, dans l’Illinois pour être pressée sur disque. Big Boy est officiellement sorti en single le 31 janvier 1968 et, selon Gordon Keith, a été vendu à plus de 60 000 exemplaires. Le label Atlantic Records va être attirée par le succès du disque et contacte Steeltown pour signer un contrat de distribution plus large avec sa filiale ATCO. Le 5 mars 1968, une nouvelle édition de Big Boy est alors pressée.

Gordon Keith parle de la double trahison “Joseph Jackson / Berry Gordy” quand ces derniers vont signer les Jackson 5 chez Motown. Comme nous le savons, la célèbre maison de disque revendique la découverte du groupe et essaye de faire oublier l’existence des premiers enregistrements. Atlantic Records, alors diffuseur des disques du groupe, intente un procès à l’encontre de Berry Gordy. La procédure, longue, ne concerne même pas Gordon Keith qui ne sera pas invité à la table des négociations. Les problèmes juridiques étant réglés sans que l’on connaisse réellement les arrangements passés, le premier album des Jackson 5 chez Motown ne sortira qu’à l’automne 1969.

 

Steeltown tente une contre offensive…

La riposte à l’énorme succès rencontré par le groupe chez Motown se déroule en plusieurs temps, appuyée parfois par Gordon Keith lui-même :

En décembre 70, un deuxième single des Jackson 5 chez Steeltown est édité: We Don’t Have To Be Over 21 (To Fall In Love) / Jam Session (vraisemblablement une improvisation au son plutôt mauvais)

En mars 71, Steeltown sort un autre single sous le label New-Yorkais, Dynamo Records, We Don’t Have To Be Over 21 (To Fall In Love) renommée You Don’t Have To Be Over Twenty One To Fall In Love / Some Girls Want Me For Their Lover.

En 1972, les deux titres, You Don’t Have To Be Over Twenty One To Fall In Love et Some Girls Want Me For Their Lover sont repris sur la compilation Musico Records Getting Together with the Jackson 5.

Getting Together With The Jackson 5 / Musico Records ‎– MDS 1047 (1972)

 

Big Boy dans les années 1990

En 1989, “The Jackson 5 and Johnny – Beginning Years 1967 – 1968” sort sous la production de Gordon Keith avec les quatre morceaux studio enregistrés chez Steeltown et vient réaffirmer l’existence d’une vie musicale pour les Jackson 5 avant l’ère Motown. Cette compilation est accompagnée de dix pistes douteuses tant au niveau de leur qualité sonore, certainement issues d’un magnétophone familial ou privé, qu’à leurs origines véritables. Les arrangements veulent coller à l’époque de la fin des années 1980 et rendent l’ensemble presque inaudible. A partir de 1993, le Japon puis le reste du monde accueillent un CD qui évolue à 24 pistes et contenant des sessions originales tout aussi discutables.

En 1995, alors que l’album HIStory s’apprête à sortir dans les bacs, Ben Brown (Co-fondateur et Président de Steeltown Records) produit pour la première fois le single Big Boy / You’ve Changed en CD et porte sa diffusion à l’international. Le certificat d’authenticité et la mention affichée d’un mastering par Bernie Grundman ne change rien à la qualité toujours pauvre du titre tant au niveau du mixage, des arrangements et de la qualité de la source. En 1996, suit la compilation Pre-History – The Lost Steeltown Recordings (Production: John Kenneth / Inverted Records) et reprend des morceaux “overdubbés”. Michael écoute le CD lors d’une interview télévisée. Les braises des droits, de la trahison et des efforts engagés sont une fois encore et toujours ravivés. Gordon Keith apporte comme à chaque fois les preuves de son engagement auprès du premier succès du groupe.

Le manque de cadre et des droits non correctement gérés entraînent progressivement la multiplication massive des supports contenant les premiers enregistrements des Jackson 5. Le public se détourne alors presque définitivement de cette période, pourtant certains pressages amènent parfois quelques variantes intéressantes. Internet terminera d’apporter aux plus passionnés les versions Steeltown sans plus d’artifices et dans leurs formes les plus pures mais toujours de qualité moyenne.

Michael Jackson n’a vraisemblablement jamais eu le rendu final et masterisé de son tout premier enregistrement chez One-Derful. Un morceau pourtant fabuleux et fondateur dans sa carrière. Trop longtemps oubliée, cette création originale, si brillante et impressionnante de maturité ouvre la voie royale de ses succès chez Motown et pour toute sa fabuleuse carrière.

 

L’arrivée chez Motown Records

 

Fiche d’identité du morceau


Titre original: I’m a Big Boy Now

Ecrit et composé par Eddie Silvers / 2’55

Sortie du single chez Steeltown Records: mercredi 31 janvier 1968

Producteur: Keith Gordon

 

Musiciens connus de la version du jeudi 13 juillet 1967

Jermaine Jackson : basse

Tito Jackson: guitare

Larry Blasingaine : guitare

 

Musiciens connus de la version de novembre 1967

Jermaine Jackson: basse

Tito Jackson: guitare

Johnny Jackson: Batterie

Richard Brown:  soutien guitare rythmique,

Freddie Young: soutien guitare solo

Ray Grimes: soutien basse

Lamont King: bongos

Choir: Keith et Ludie Washington, Delroy Bridgeman.

 

Enregistrement:

Version du  jeudi 13 juillet 1967

George et Ernie Leaner studio, 1827 S Michigan Avenue, Chicago

 

Version de novembre 1967

Sunny Sawyer Studio, West Englewood, 69th Street, Chicago

 

 

Sources:

– Source principale: Jake Austen – www.chicagoreader.com – contribution du jeudi 10 septembre 2009.

 En collaboration avec Bob Abrahamian, Rob Sevier, Wilton Crump, James Porter, Larry Nestor, and Robert Pruter

Extraits de l’autobiographie Moonwalk de Michael Jackson (1988)

Sources secondaires: Rachel Houdas et Catherine Renault Belgacem – www.onmjfootsteps.com

– Livret de la compilation One-Derful  – Secret Stash – Bill Dahl (2014) secretstashrecords.com

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